La défense de Kalandar
Des nuages lourds de menaces cachaient la lune. Une obscurité malsaine entourait Kalandar. Humains et nains, debout cote à cote sur les remparts de la cité frontière, plissaient les yeux en espérant apercevoir leurs ennemis, mais nul ne parvenait à distinguer une cible clairement. Des flèches enflammées étaient lancées régulièrement au hasard pour fournir un minimum de lumière. Les morts se tenaient cependant suffisamment en retrait pour rester intouchable et prenaient soin d’éteindre les petits incendies rapidement, ajoutant encore à l’angoisse des soldats.
Frumbak tenait sa hache fermement, et l’excitation du combat commençait à monter en lui.
« - Qu’ils viennent et qu’on en finisse ! J’en ai assez d’attendre… j’ai besoin de me défouler. Tu les vois toi ? Ils arrivent ? Ils bougent ? Ils sont ou ? Par ma barbe, j’ai besoin de me battre !!
- Ne t’en fais pas pour ça. On dirait une forêt en mouvement, dis je d’un ton sombre. La nuit sera très longue… et tu auras largement le temps de te défouler si on ne meurt pas. »
Pendant près d’une heure, la situation n’évolua pas. Tout le monde était sur le qui vive. De tous les défenseurs de la cité, j’étais le seul à voir presque clairement les mouvements ennemis. Ils attendaient je ne sais quoi. Ils étaient statiques… une armée de statues. Un grand cavalier passa devant les lignes ennemies, et les statues s’animèrent, avançant du même pas régulier, semblant être dirigés par un seul et même esprit mauvais. Le bruit était assourdissant. La terre tremblait sous les pas des morts. Tout le monde savait que l’assaut était lancé.
Je pris mon arc, j’enflammais une flèche, puis je suivis les anciens conseils de l’œil. Anticiper le déplacement, ralentir le cœur, bloquer chaque membre du corps, couper la respiration et relâcher la corde. La flèche vola loin, filant comme une étoile dans l’obscurité. Elle se ficha dans la tête d’un cadavre plus imposant que les autres. Le feu se propagea rapidement sur le mort qui continua de marcher jusqu'à ce que des lambeaux de chair se détachent de son corps. En quelques instants il ne restait de lui qu’un amas de cendre encore fumant.
Les archers humains bandaient leurs arcs, attendant les ordres de leurs supérieurs. Un bras se baissa. Plusieurs centaines de flèches enflammées éclairèrent un instant le champ de bataille, et tous purent voir l’immensité de l’armée obscure. A vu de nez, j’aurais dit qu’entre 4000 et 5000 cadavres se dirigeant vers Kalandar, et environ un millier d’homme pour défendre la ville. Même si le feu éclaircissait les rangs adverses, c’est une véritable vague de corps en décomposition qui atteignit les murs de la cité.
Le premier choc fut terrible. J’ai bien cru que le mur allait tout simplement céder. Leur technique d’assaut était simple : il se montaient les uns sur les autres, sans crainte des pertes, pour parvenir à franchir le mur d’enceinte et ainsi pénétrer dans la ville fortifiée. Sur le chemin de ronde, la bataille battait son plein. Le principal souci des défenseurs était bien sur de réussir à mettre hors combat des morts vivants. Beaucoup des assaillants avaient un ou deux membres en moins, mais n’en restait pas moins dangereux. Je vis même, un cadavre en phase de décomposition très avancée, sans bras ni jambes, en train de s’accrocher a la jambe d’un nain avec les dents…
La défense ne pu que ralentir l’inéluctable. Les morts prenaient pied sur le parapet, les uns après les autres. Les défenseurs subissaient des pertes de plus en plus lourdes. La plupart des recrues fuyaient déjà, et seul ne restaient que les véritables guerriers, ceux élevés au coeur des batailles, ne craignant pas la douleur, savourant même avec délice le sang qui coulait de leur plaie. J’étais parmi eux. Côte à côte avec Frumbak, nous tenions de front. J’avais depuis longtemps lâché mon arc pour me saisir de l’épée de mon père, tranchant avec allégresse chacun des adversaires qui se présentaient devant moi.
La fatigue est une chose qui ne touche pas les morts, mais les vivants en subissent tous les conséquences. Les gestes sont moins vifs, l’attention se relâche. Il n’y a qu’une solution pour faire face à la fatigue, c’est le repos, et nous ne pouvions nous permettre ce luxe. Nous étions les derniers défenseurs autour de la porte nord. Nous reculions, pas à pas, mètre après mètre, défendant chèrement chaque parcelle de terrain perdu. Après avoir tranché une paire de jambe d’un seul coup de hache, Frumbak me hurla :
« - J’en peux plus, faut qu’on se casse de la et vite, sinon on va se faire bouffer ! A trois, on court ! Un… deux…. Trois… »
Nous avons rompu le combat ensemble pour faire demi tour. Nous courions, avec réellement la mort à nos trousses, dans les dédales de couloirs et d’escalier des défenses de Kalandar. Bien peu d’opposants sur notre route, l’intérieur de la ville devait encore être saine, il fallait battre le rappel des troupes pour continuer le combat au cœur même de la cité, dans toutes les rues et ruelles. Ralentir l’avancée des troupes damnées, et prier pour que l’on tienne jusqu’au petit matin.
Une fois arrivé dans la cours d’entrée de la porte nord, nous avions réuni une petite troupe d’une vingtaine d’homme, plus ou moins en bon état. Ce n’était pas les paysans qui avaient été recruté la veille, mais bien des guerriers, fatigués mais prêt à vendre chèrement leur peau dans un âpre combat. Les morts avançaient toujours malgré leurs pertes immenses, et nous reculions toujours. Les forces sombres avait pénétré l’enceinte de la cité et s’attelaient maintenant à réduire la porte en miette pour laisser entrer le gros des troupes. Nous avions échoué à défendre cette partie du mur, et nous allions en subir les conséquences bientôt.
Dans un fracas, la lourde porte du mur d’enceinte s’effondra, et l’armée de mort vomi sa puissance à l’intérieur de la ville frontière. Les cadavres avançaient d’un pas mécanique, tous tournés vers le même objectif de destruction totale, l’anéantissement de toute vie dans Kalandar. Derrière le flot de fantassins mort vivants, venait l’obscur cavalier. Il ne faisait rien a par avancer derrière ses troupes. Nous reculions toujours, quittant la place centrale pour continuer le combat dans une ruelle. Je montais sur une des barricades construite la veille et je sorti mon arc. Des flèches avait été préparé et je disposais dès lors d’une arme mortelle pour les non morts. Les nains avaient remplacé les pointes métalliques des projectiles par des petits sacs emplis d’huile desquels sortait une mèche de bougie. Une fois la mèche enflammée, le feu se propageait jusqu’au sac d’huile pour l’enflammer. Je tirais ces flèches sans chercher à toucher une cible, de toute façon, le feu réduirait quelques adversaires en cendre.
Frumbak tenait la position, repoussant les cadavres qui essayaient de m’atteindre.
« - Vas y, mon grand, continue *Schlak sclak* on va les avoir… allez continue ! Toi, tu recules, cria-t-il à un cadavre trop proche.
- Y a plus de flèches de feu !! , lui signalais-je
- Merde !! *Schlak sclak* Bon ben on recule tu es prêt ?
- Un instant… »
Je pris une flèche classique. Calmement, je fis abstraction des combats autour de moi pour me concentrer et être sur d’atteindre ma cible. Elle était éloignée, peut être trop, mais il me fallait tenté le coup…Je bandais mon arc, et lâchais ma flèche, ma dernière. Elle vola au dessus des cadavres, sa course parut sans fin. Après un instant qui me parut interminable, elle atteint son objectif et se ficha dans le torse du cavalier obscur. Négligemment, il ôta le projectile puis sembla chercher des yeux son agresseur. Il plongea son regard dans le mien et j’eu l’impression qu’il fouillait à travers mes entrailles. Il était partout en moi, m’étudiant presque avec curiosité. Dans ma tête, une voix d’outre tombe résonnait
* - Alors Carael est mort par ta faute… j’aurais ta tête Maelan l’elfe et je boirais ton sang*
Le cavalier tourna bride et poussa la masse de cadavre qui l’entourait, il se dirigea vers nous. Je criais à Frumbak :
« - Frum’ je crois qu’on est repéré…
- Sors ton épée et bats toi elfe ! Bien sur qu’on est repéré, partout les morts franchissent les défenses, nous devons être parmi les derniers encore debout ! Tous les cadavres vont arriver sur nous ! Et on les découpera un par un ! *Schlak Schlak
- J’ai tiré dans le maître, et il sait qu’on a tué Carael…
- Quoi ?? Il trancha avec une vigueur renouvelée. Mais t’es fou, comme si on avait pas assez de problème comme ça !!! Faut se barrer de la et vite ! On peut se faire un nécromant en face à face mais pas si son armée le protège… faut l’isoler… on est dans la merde !! Allez on dégage ! Magne toi ! »
Nous abandonnâmes la barricade aux assaillants. De la troupe qui était arrivée dans la cours, seul une poignée put s’enfuir. Nous courions dans les rues, partout la désolation régnait. Les morts nous suivaient de près mais petit à petit nous les distancions. La cité était perdue, il nous fallait fuir, rapidement et loin. La fatigue tirait sur nos muscles fatigués, et le rythme ralentissait. En se retournant, on pouvait voir les parties de la ville déjà conquise en train de brûler. Les flammes donnaient à l’obscurité une intensité nouvelle, encore plus macabre. L’espoir nous quittait, nous abandonnions la ville, je goûtais pour la première fois la saveur acide de la défaite.
Les maisons se faisaient plus espacées, et les flancs de la montagne se faisaient plus proches. Notre course se ralentissait, nous marchions presque, la tête basse, rentrée dans les épaules. Alors que nous avancions vers la route escarpée qui était notre seule échappatoire, une voix grave nous interpella :
« - Ca a pas l’air joli en bas… besoin d’un coup de main ? »
Nous nous sommes alors retournés, pour découvrir un nain frais et dispo, jeune vu sa barbe naissante, vêtu de mailles brillantes. Frumbak sembla en colère, il s’arrêta net pour passer sa colère sur le nain :
« - Un coup de main ? Mais tu crois quoi, espèce de résidus de pourriture ?? Qu’on est la pour une promenade de santé comme toi ?? On vient de se battre pendant je sais pas combien de temps, mais j’en ai vraiment plein les pattes ! Et toi tu es resté caché la pour nous proposé de l’aide à la fin de la bataille ? Je crois que le coup de main tu vas le prendre dans ta sale face de nain imberbe !! Et tu crois que tu vas pouvoir repoussé les morts a toi tout seul ?? Tu vas leur proposer un coup de main à eux aussi ?
- J’ai entendu parler de toi, Frumbak. Tu es toujours aussi impulsif ? dit le jeune nain en souriant. Mais je ne suis pas venu seul… »
Il souffla dans un cor, et un cœur de tambour grogna des profondeurs de la montagne.