Les nains sont des combattants farouches. Malgré leur petite taille, ils savent frappés les points faibles des adversaires. Ils disposent d’une agilité hors du commun et son capable de trancher presque n’importe quoi avec un simple coup de hache. Ils sont aussi solides que le roc, et la rage dont ils font preuve aurait effrayé n’importe quel adversaire. Mais les morts ne sont pas soumis à la peur, ni à la douleur, les nains devaient donc mettre en œuvre toutes leurs forces et leur courage pour tenir un front stable. Les lignes se succédaient, les blessés étaient rapidement évacués vers l’arrière et les soldats fatigués pouvaient souffler quelques instants avant d’être rappelés au combat.
Je me tenais aux cotés de Frumbak. Nous étions montés sur un rocher pour avoir une vue plus globale des combats. Mon ami hurlait les ordres avec forces pour que sa voix domine les bruits des combats.
« Ligne 3, repli ! Ligne 4, en avant »
Presque avec élégance, tel une danse, les soldats reculaient en se protégeant de leur bouclier, pendant que d’autres arrivaient au courant pour ajouter de la vitesse à la puissance de leur frappe. Les morts reculaient alors de quelques pas sous la force de l’impact, puis reprenaient leur avancé. Aucune partie ne prenait l’avantage, et si le combat devait durer, les morts auraient le dessus car ils ignoraient la fatigue.
Presque avec dégoût, Frumbak hurla des ordres nouveaux
« - Amenez les buveurs !! »
Une bonne centaine de nain s’avança alors. Ils ne marchaient pas droit et chantaient monstrueusement faux. Leurs regards était vide et contrairement aux autres soldats de l’armée, ils n’étaient ni habillé ni préparé pour le combat. Leur odeur nauséabonde n’avait pas grand-chose à envier à celle des cadavres ambulants. Bien qu’ils marchaient avec difficulté, sans paraître faire attention à ce qui se passait autour d’eux, ils gardaient les yeux rivés sur une petite bougie qu’ils avaient l’air de vouloir garder allumée. Ils portaient tous un énorme tonneau sur le dos, un tonneau rempli d’un alcool si fort qu’il s’embrassait au moindre contact avec une flamme.
On m’expliqua plus tard qu’il s’agissait des « buveurs », des nains reclus de leur société, souvent tombés en déprime après le déshonneur d’une défaite, ou simplement une rupture amoureuse. L’histoire de la création de cette unité « d’élite naine » est des plus simple. Sigar Brule-le-Foie était un nain respecté parmi les siens mais sa femme partit avec un orc pour des raisons que la morale m’interdit de développer ici. Après avoir appris cette nouvelle, il se mit a boire de plus en plus. Une nuit, après une bonne blague, il fut pris d’un fou rire et cracha au visage de son interlocuteur l’alcool qu’il avait en bouche. La bougie qui se trouvait devant lui enflamma alors le jet de liquide pour le transformer en une terrible langue de feu, tel le souffle du plus puissant des dragons, au grand désespoir du blagueur qui mourut sur le coup. La technique fut alors développée et aujourd’hui encore, avant la bataille, les généraux racontent cette histoire aux buveurs qui partent à la bataille en chancelant et le sourire aux lèvres.
Les premières reculaient alors qu’arrivait cette unité kamikaze. Les nains soul commencèrent à vomir leurs tripes en feu et les lignes putréfiées furent littéralement réduites en cendre. Le feu se propageait sur les chairs mortes comme dans un champ d’herbes sèches. Une brèche était ouverte, il fallait continuer l’effort. Frumbak sauta de son rocher et je le suivis.
«- Compagnie des Rocs, avec moi !! Chargez !! »
Il appelait a lui la vraie unité d’élite naine. Des guerriers pures, élevés dans le sang et la douleur, dans la sueur et la poussière, dans la recherche permanente d’efficacité mortelle. Ils étaient plus grands et plus fort que les autres nains, les cheveux et la barbe coupé courts pour éviter que les poils ne gênent la vision du combat. Ils venaient à pied, mais couraient sans doute plus vite qu’un char, malgré leurs armures et leur hache énorme. Entièrement protégé, il aurait fallu plusieurs coups de Troll pour espérer trouver une faille dans leurs protections, digne des plus grands Rois et issues des meilleures forges naines.
En un instant je me retrouvais dans la brèche avec tout au plus une vingtaine de nains entraîner à tuer depuis leur plus jeune âge. Nous avancions. Pas à pas certes mais nous avancions. De toute part je tranchais, coupait, dansant les passes que m’avait appris mon père. Des blessures j’en reçu plusieurs mais rien ne m’empêchait de poursuivre la lutte. Encouragé par les cris assoiffés de sang de l’unité des Rocs, nous avancions.
Je relevais la tête pour m’apercevoir que nous avions déjà enfoncé les lignes adverses d’une centaine de mètre. Rien ne semblait résister aux rocs, pas un seul n’était tombé ! Je regardais vers l’avant et je croisais une nouvelle fois le regard du seigneur des morts. Jamais je n’avais été si prêt de lui et je découvris enfin ce qui lui servait de visage.
Sa langue pendait mollement, car il n’avait plus de mâchoire inférieure. Sa lèvre supérieure paraissait rongée par la galle, présentant de nombreux bulbes gras. Son nez ne semblait pas en meilleur état et on pouvait voir son arête à travers une peau pâle et fine. Au dessus des joues creusées par la vermine, brillaient deux flammes. Presque perdues dans l’obscurité d’un visage inexpressif, ces deux points lumineux d’un rouge sombres brillaient comme deux étoiles uniques et sanglantes.
J’entendais encore les combats, mais le son était diffus, comme si la lutte se tenait à plusieurs lieux de là. Je regardais autour de moi et je ne voyais rien. J’étais dans une plaine marécageuse. Dans une eau croupissante, poussaient des petits îlots de végétation, comme un rappel que la vie continuait même dans les endroits les plus hostiles. J’avais de l’eau seulement jusqu’aux genoux mais le froid remontait jusqu’au plus profond de mon cœur. Je me sentis soudainement perdu, seul, et inutile. J’essayais d’avancer, mais mes pieds s’enfonçaient toujours plus profondément dans la vase. La fatigue venait rapidement, et l’eau montait, j’en avais déjà jusqu’aux hanches. Je n’avais plus la force ni l’envie de continuer…
Alors que je commençais à fermer les yeux pour m’allonger dans l’eau et me laisser mourir, un petit garçon apparu. Il était tout vêtu de blanc et arborait un sourire réconfortant. Lui ne s’enfonçait pas, il marchait sur l’eau comme si il s’agissait de la terre ferme. Une pâle lumière émanait de lui et il s’approcha pour me la faire partager. Il s’accroupit alors pour mettre son visage au niveau du mien.
« - Qu’est ce que tu fais ici, me demanda-t-il
- Je ne sais pas…
- D’où viens tu ?
- Je ne sais pas…
- Et tu veux aller où ?
- Je ne sais pas non plus… »
Que pouvais je répondre ? Inutile… J’étais la, sans savoir pourquoi, et encore moins comment. Je n’étais pas à ma place, c’est tout ce que je savais. Je n’aurais pas du vivre, je n’avais rien à faire à dans ce monde. La seule option était de corriger cette erreur et me laisser mourir. Je pliais les genoux sous l’eau… j’en avais maintenant jusqu’aux épaules. Le petit garçon s’allongea sur le ventre et posa sa tête dans ses mains.
« - Et moi ? Qui je suis ? demanda-t-il alors
- Qu’importe…
- D’où je viens ?
- Sans doute du délire d’un mourrant…
- Tu vas mourir ? demanda-t-il naïvement
- Que puis je faire d’autre, répondis je dans un souffle »
Le petit garçon rit aux éclats.
« - Déjà, tu pourrais sans doute sortir de l’eau. J’aime pas l’eau ! C’est froid et sale, c’est pour ça que je vais pas dedans…
- Mais que puis-je faire d’autre ? Je ne…
- Ah ! Voilà, la vraie question ! Qu’est ce que tu peux faire ? Quelles sont tes limites ? Ce qui te défini, est-ce ce que tu fais, ou ce que tu peux faire ? Qu’importe le passé, qu’importe le présent, la seule chose qui compte n’est-ce pas ce qui va venir ? Tu es venu ici, tu es dans l’eau…Vas-tu te laisser perdre, ou sortir pour lutter ?
- Pourquoi lutter ? »
Je regardais l’enfant dans les yeux. Des yeux d’un bleu profond rappelant le ciel d’été. Un bleu clair comme la rivière dans laquelle j’allais me plonger avec Maerick, mon père. Le blond des cheveux du garçon me rappela les blés qui poussaient et avec lesquels Irulan préparait un pain croustillant que j’aimais manger chaud. Ses petites joues rondes me rappelèrent la bouille amicale d’Arvor, cet homme qui était mort sous mes yeux.
« -Et lui ? me demanda l’enfant »
Je vis dans ses yeux comme a travers une fenêtre, et j’aperçu Frumbak luttant face aux hordes de morts. Il protégeait un corps inanimé. Mon corps... De nombreux rocs étaient tombés et ils étaient toujours encerclés, affrontant des ennemis de plus en plus nombreux. Dans un éclair, j’entendis alors clairement le son de la bataille, les cris de guerre de nains, les râles d’agonie des blessés, les rugissements des morts.
« - Regarde ce qui se peut se passer… »
Je vis alors des morts dévorant les nains tombés, je vis la ville de Kalandar en cendre, je vis le seigneur des morts se faire relever des cadavres pour le servir, je fis Frumbak, les yeux inexpressif, s’agenouillant devant lui. Je vis l’obscurité s’étendant aux régions voisines, puis aux autres, jusqu’à ce qu’elle recouvre le monde entier…
Le petit garçon me regardait avec un air triste et interrogateur
« - Voila ce qui doit arriver… Mais tu es là, que tu le veuilles ou non, tu es là. Que tu saches pourquoi ou pas. Tu n’aurais pas du être, mais tu es. Peut être pourras tu faire quelque chose, peut être pas… Qu’est-ce ce qui compte ?
- Qui es-tu ?
- Peut être que je te le dirais, si tu survis… saches juste que tu as le pouvoir des grands, le pouvoir de changer les choses. Tu peux le laisser mourir avec toi, ou l’utiliser.
- Aide moi !
- Ne t’ai-je pas suffisamment déjà aidé ? »
Je sentais l’odeur du sang autour de moi. Le bruit était assourdissant. Je sentis une main rude me saisir l’épaule pour me relever. Je levais les yeux et je vis Frumbak penché sur moi.
« - C’est pas l’heure de la sieste l’elfe ! Bats toi tant que tu n’es pas mort !
- Mais…
- Lutte ou meurs ! Mais arrête de parler ! »
Il me relâcha et se retourna pour trancher d’un seul coup deux cadavres qui s’approchaient un peu trop de lui. Je me relevais difficilement, je ramassais mon épée et je regardais autour de moi. Des rocs étaient tombés… Le cercle des adversaires se resserrait. Tout se passait comme l’avait dit le garçon, mais j’étais maintenant debout. Je pris mon épée qui était tombé au sol. Je commençais alors les danses de mort que Maerick m’avait appris. Je me sentais au chaud comme lorsqu’Irulan me prenait dans ses bras. Je m’entendais rire du rire franc d’Arvor. Et Frumbak près de moi hurlait ses ordres. Je luttais à nouveau. Je luttais pour changer les choses.
Je regardais au loin, le seigneur des morts était descendu de sa monture sombre. Il s’approchait vers nous, ses yeux rouges brillaient plus fort qu’auparavant. Je sentais son énervement. J’entendis sa voix dans ma tête
* Tu aurais du mourir dans mes marais, elfe ! Mais qu’importe ! Je te tuerais de mes propres mains…*