La soupe
Le temps n'a pour les elfes que peu de valeur. Comparativement aux humains, qui sont les plus nombreux, leur croissance et similaire. Un enfant elfe et un enfant homme se ressembleront quasiment trait pour trait jusqu'a leur trente ans environ, si ce n'est que l'elfe aura naturellement une prestance plus noble et des oreilles notablement plus pointues que l'humain. Passé cet age, l'homme commencera a faiblir, pliant sous le poids des ans et du temps. Sa peau sera moins lise, ses gestes moins rapides. Le corps en premier. Pour faire face, l'esprit prend la place, et nombre de sages humains sont importants et grabataires. Enfin, au crépuscule de sa vie, l'esprit humain se déclare vaincu, abandonnant ses souvenirs à la course implacable du temps. L'elfe vivra. Disposant pour une quasi éternité de l'ensemble de son habilité physique, développant au cours des années une sagesse et une philosophie fine.
Ainsi
la Nature
en a t elle décidé, le temps ralentit pour les elfes, mais s'accélère pour les hommes. Cette course du temps, cette course éternelle vers la fin de toute chose est injuste pour tous. Mais tous doivent s'en contenter.
Au sortir de chez les fées, je ne savais ou le destin me mènerait. Je me souviens avoir marché de longs jours sous les arbres, d'abord en ordre serré puis de plus en plus épars, laissant filtré peu à peu les lumières du monde extérieur. Le soleil, la lune, les étoiles. Ce cycle continuel me fascinait. Mes sorties de chez les fées étaient exceptionnelles, et le plus souvent, je restais dans le coeur sombre de la forêt, sous des arbres si imposant qu'ils cachaient quasiment toute lumière. Je marchais donc paisiblement, profitant de ses nouveaux instants, me nourrissant de baie et de connaissance. Je sentis peu à peu un souffle d'air puissant, j'appris plus tard qu'on appelait cela le vent. Ce souffle était étrange, il apportait a la fois des sons et des odeurs. D'abord diffus, puis plus intense.
La curiosité est un défaut chez les adultes. Chacun s'occupe de ses propres affaires, chacun avance à son rythme, tissant son fil sur la toile de l'Histoire. Chez les jeunes, la curiosité est une qualité. Preuve d'ouverture d'esprit et d'une certaine forme de courage. S'intéresser à l'inconnu, l'appréhender dans son ensemble puis le comprendre est la source de toute expérience. Je suivi donc ces sons et ces odeurs, pour arriver finalement à la lisère de la forêt. Les arbres qui m'entouraient étaient jeunes, chétifs, semblant redouter le vide qui s'étendait au delà. La plaine. Si la forêt est une mer, dont les branches agitées par le vent sont les vagues et le passage des saisons la marée, alors la plaine est un lac. Calme et plat, source de sérénité.
Je me souviens de mon premier sentiment en observant l'immensité verdoyante qui me faisait face. Un sentiment d'impuissance. Alors que dans la foret on était protégé par les arbres, ne pouvant voir le plus souvent pas plus loin qu'une centaine de mètres, ici on se sentait petit, a perte de vu le vide vert. Je me sentais petit, faible, en danger. Je ne pouvais cependant pas reculer. Je doutais de toute façon être capable de pouvoir retrouver ma route à travers les méandres de la forêt. J'aurais sans doute pu survivre dans la forêt, me transformant en ermite. J’en avais déjà rencontré des ermites et j'avais pleuré en les voyant. Solitaire et triste. Je ne pouvais être un ermite. Il me fallait donc aller vers la plaine.
Je ne pris pas la décision tout de suite cependant. Je longeais pendant plusieurs jours encore la lisière de la forêt. Rencontrant de temps à autre de nouvelles créatures. Pas plus belles mais plus grandes que celles que je connaissais, et tellement bruyantes... J'appris leurs noms plus tard, mais je pouvais déjà les grouper en deux catégories. Les espèces qui m'ignoraient, la majorité, et une espèce étrange qui semblait vouloir entrer en contact. Contact que j'évitais, bien entendu! Dans un premier temps en tout cas, car la curiosité me poussait à aller vers eux, à étudier leurs actions étranges, comprendre les sons qu’ils faisaient.
Je restais donc à la lisière de la forêt. M'installant un lit dans un arbre. Et j'observais. Il semblait y avoir un male et une femelle. Ils ressemblaient aux fées dans la plus part de leurs caractéristiques physiques. Mais en plus grand. Et en plus fort aussi. Le male semblait couvert des mêmes poils qu'un loup sombre, et disposait d'une force qui me paraissait extraordinaire. Il dominait des animaux beaucoup plus grands que lui non pas par la force mais par la voix, une voix forte et rude qui me faisait peur. La femelle semblait des plus vives. Courant de ci de la toute la journée. Retournant la terre, récoltant des fruits et des légumes. Tout deux, lorsque la lumière extérieure se faisait moins vive, se cachaient sous un tas de pierre pour en ressortir le lendemain en même temps que le soleil réapparaissait.
Je me souviens que j'attendais impatiemment le moment ou la femelle rentrait sous les pierres. Après quelques instants le vent m'apportait des odeurs si délicieuses que la salive me venait immédiatement à la bouche. Lorsqu'il faisait bien noir, l'homme allait à son tour sous les pierres et je sortais du couvert des arbres. Même si l'obscurité régnait sur l'ensemble de la plaine, la cachette de pierre semblait épargnée pour un temps au moins. Une douce lueur rougeâtre en émanait. Bien que discret, le mâle me surpris a plusieurs reprises. La peur me faisait a chaque fois retourner sous les arbres au plus vite. Je l'entendais alors "rire". Mais son rire était beaucoup plus rude que celui des fées qui semblait s’écouler comme de l'eau cristalline. J'avais peur.
Au cours de l'une de ces expédition nocturne. Je fus attiré par une odeur. La même odeur qui venait de l'intérieur de la cachette de pierre. La même mais a l'extérieur. Je connaissais la chasse. Je l'avais pratiqué avec des louveteaux pour attraper quelques lapins égarés. Mais jamais je n'avais goûté a leur chair comme les loups. La reine des fées me l'avait expliquée. La forêt était bénie ainsi que tout ses habitants. La chasse est dans l'ordre des choses pour les loups pas pour les fées. Mais je n'étais pas une fée, je le savais désormais, et peut être la chasse était elle dans mon ordre des choses. Je chassais donc l'odeur.
Humant l'air dans la fraîcheur de la nuit, me déplaçant tel une ombre, prenant garde a chacun de mes pas. J'approchait mais ne voyait toujours rien. J'étais trop prêt de la cachette. Si le mâle sortait, il m'attraperait sans doute pour me broyer les os du cou comme j'avais vu faire les loups. J'avais peur mais je chassais cette odeur si curieuse. J’en trouvais finalement la source. Il s'agissait d'un bol. Mais pas un bol de feuille comme les fées. Celui la était dur. Je le saisi en constatant qu'il contenait quelque chose. Sans doute le mélange de sève et de feuille. Je bus alors.
Le liquide était plus fluide que la sève, c'était de l'eau. Mais pas fraîche comme celle de la rivière, elle était chaude comme le soleil qui me brûlait parfois lorsque je m'éloignais trop longtemps des arbres. La chaleur me fit du bien aussi je repris une gorgé. Je failli bien mourir cette fois. Avec l'eau était mélangé des légumes. Mais pas croquant comme ceux de la forêt. Ceux la étaient mou. Je me souviens avoir sourit en mangeant, découvrant de nouvelles sensations de nouvelles saveurs ignorées jusque la. La vie m'ouvrait grand ses portes, j'avais tant de chose à apprendre encore. Lorsque le bol fut vide je me sentis fatigué, mais je n'avais plus faim ni soif. Ainsi repu, je retournais dans mon arbre pour attendre le jour.
Le lendemain je me réveillais avant le levé du soleil comme à mon habitude. Je descendis de mon arbre, et m'assis à la lisière comme tout les autres jours, attendant la sortie du male et de la femelle de leur cachette de pierre. Ils sortirent. La femelle couru vers le bol et le brandit dans un sourire vers son mâle. Il rit, mais son rire me faisait moins peur ce jour la. Il se tourna vers la forêt en lançant de sa voix forte des mots que je ne compris que bien plus tard:
"- Alors le p'tit bonhomme de la forêt il aime la bonne sioupe à ma douce! On t'en r'mettra t'en fais pas! Mais faut pas qu'tu cache va! En plus l'hiver va v'nir! Il sembla faire une pause. Puis il déclara un peu moins fort, je pense qu'il ne voulait pas que j'entende. Semb' pas bouger! Screugneugneu, va falloir l'dresser comme un ch'val sauvage ce bougre, et l'rentrer dans la maison s'non il pass'ra pas l'hiver, pour sur!"
Sa femelle lui sauta dans les bras. Ils rirent longtemps, et régulièrement pendant toute la journée. A la nuit tombée, je repartis à la chasse et je retrouvais le bol. Le dressage allait commencer.
La vie a ceci de curieux qu'elle réunit pour un temps ceux qui cherchent la même chose, ceux qui peuvent atteindre un but similaire ensemble. Les grands guerriers seront réunis au coeur des batailles par la force des choses, luttant dos a dos. Les artistes construiront ensembles une oeuvre magistrale, combinant leurs savoirs et leurs talents. Les enfants abandonnés seront recueillis, comblant ainsi le vide des parents ne pouvant pas enfanter. Encore une fois cette loi fut vraie...